L’histoire de l’Algérie ne commence pas en 1962.
Dans son entretien sur LEGEND, il revient avec sa liberté habituelle sur l’Algérie française, les pieds-noirs, l’indépendance, l’islamisme et l’autocratique État algérien. Et son témoignage dérange, précisément parce qu’il refuse les postures simplistes.
Sur l’Algérie française, Sansal rappelle une réalité souvent effacée du débat public : l’Algérie n’était pas administrée comme une colonie lointaine. Elle était intégrée à la France, organisée en 15 départements, avec ses mairies, ses administrations, ses infrastructures, ses écoles, ses hôpitaux. Il ne s’agit pas de nier les tensions, les injustices ou les drames de cette histoire. Il s’agit, pour nous, de refuser qu’elle soit réduite à une caricature en brisant un certain nombre de schémas idéologiques manichéens.
Puis vient 1962. Les pieds-noirs partent. Et Boualem Sansal le dit très clairement : avec leur départ, une partie du pays s’arrête. L’économie se désorganise, les administrations peinent à fonctionner, les campagnes s’appauvrissent. L’Algérie indépendante doit faire appel à la coopération technique, notamment française, pour redémarrer. Peu de monde sait que la France a comblé le déficit abyssal du budget algérien de 1962 à 1969 à hauteur de 2 milliards 306 millions de dollars. Guy Pervillé le rappelle dans son livre « Les accords d’Évian », publié aux éditions Armand Colin.
Cet entretien de Boualem Sansal, à lui seul, brise des décennies de récit officiel. Car reconnaître le rôle des Français d’Algérie dans la construction, le fonctionnement et la vie économique du pays, ce n’est pas réécrire l’histoire : c’est la rétablir.
Sansal évoque aussi ce qu’il a vu monter après l’indépendance : le socialisme bureaucratique d’inspiration soviétique, l’abandon de l’agriculture, l’effondrement économique, puis l’islamisme, la peur, la guerre civile, et cette tenaille terrible entre une dictature militaire corrompue et une menace islamiste.
C’est dans ce contexte qu’il choisit d’écrire. Non pour faire carrière, mais pour témoigner de ce que beaucoup n’osaient plus dire. Et c’est précisément cette liberté qui lui vaudra d’être arrêté, humilié, isolé, emprisonné, accusé de terrorisme, d’espionnage et d’atteinte à la sûreté de l’État. Un écrivain de 80 ans enfermé pour ses mots.
Voilà ce que révèle cet entretien : Boualem Sansal n’est pas seulement un écrivain franco-algérien. Il est l’un des rares hommes libres à parler encore d’un pays où l’histoire officielle sert trop souvent de prison mentale. Sa parole nous oblige à défendre la liberté d’expression et à refuser les mensonges d’État. Elle nous oblige aussi à rappeler que les pieds-noirs ne sont pas une parenthèse honteuse de l’histoire algérienne, mais bien une part constitutive.
Une part humaine.
Une part douloureuse.
Une part française.
Aucune mémoire sincère ne peut se construire en l’effaçant.